Variante du Tupolev Tu-114
Tupolev Tu-114D
Version longue distance (« Dalni ») créée à partir de 1962 pour la ligne Moscou–La Havane sans escale intermédiaire, après que la Guinée, le Sénégal et l'Algérie eurent fermé leurs aéroports sous la pression des États-Unis. La cabine fut réduite de 170 à 60 places, des réservoirs furent ajoutés dans le pont inférieur et la masse maximale au décollage passa à 182 000 kg. Trois conversions sont documentées ; deux revinrent au standard -200 en 1969-1970.
- 3
- Exemplaires construits
- 60
- Passagers
Histoire
Origine : la ligne vers Cuba
La Tu-114D (« Dalni », longue distance) fut la réponse improvisée à un problème politique. Aeroflot ouvrit la ligne Moscou–La Havane le 10 juillet 1962 avec escale à Conakry, sur un aérodrome guinéen construit par des spécialistes soviétiques. Après quatre vols, le gouvernement guinéen, sous pression des États-Unis, interdit « l'accueil d'avions de plus de 150 tonnes ». La ligne fut déviée vers Dakar, au Sénégal, où après quelques vols — trois selon la source anglaise, quatre selon la russe — elle fut également fermée, sous prétexte que des armes étaient transportées à bord ; Alger tint bon pendant trois vols supplémentaires avant de refuser elle aussi l'autorisation. Pour honorer l'engagement de service régulier pris auprès du gouvernement cubain, il ne restait qu'une issue : traverser l'Atlantique sans escale intermédiaire, en partant du nord de l'URSS, et pour cela le Tu-114 standard n'avait pas assez de carburant.
Différences par rapport au Tu-114 de série
La conversion, appliquée à partir de 1962 à une partie des appareils de série, sacrifiait la charge marchande au profit de l'autonomie. La cabine fut réduite de 170 à 60 places, et des réservoirs de carburant supplémentaires furent installés dans le pont inférieur — quinze selon la source anglaise —, ce qui porta la masse maximale au décollage à 182 000 kg contre 171 000 kg pour l'avion standard. Ni les moteurs ni la voilure ne furent modifiés, et c'est là que résidait le risque : la source russe indique qu'avec la charge de carburant maximale pour les vols de très longue distance, la sécurité du décollage n'était pas garantie en cas de panne moteur. Il convient de ne pas le confondre avec le Tu-116, qu'Aeroflot appelait également Tu-114D (« diplomatique ») : celui-ci était un Tu-95 doté d'une capsule pour passagers, construit au cas où la Tu-114 accuserait du retard, et n'a rien à voir avec cette version longue distance.
Service opérationnel
La nouvelle ligne fut testée le 22 décembre 1962 par un vol technique avec ravitaillement à Mourmansk, et le 7 janvier 1963 la Tu-114D CCCP-76480 effectua le premier vol commercial vers La Havane par l'itinéraire septentrional. Dès lors, le service fut régulier : décollage de Moscou, escale de ravitaillement sur l'aérodrome militaire d'Olenegorsk (Olenya), dans la région de Mourmansk, puis traversée de la mer de Barents et de l'Atlantique jusqu'à Cuba. En général le carburant suffisait, mais par vent contraire fort, une escale d'urgence à Nassau, aux Bahamas, sur une base militaire américaine, était nécessaire ; là, le kérosène et l'assistance se payaient en dollars comptant et, surtout, avec des bons Shell donnant droit à 10 % de remise. Les vols servaient aussi d'école : des navigateurs de bombardiers Tu-95 montaient parfois à bord pour s'entraîner à la navigation océanique, et il arrivait que des Tu-95 de combat escortent la Tu-114D jusqu'au point de non-retour. Le guide OAG de janvier 1967 recensait deux fréquences hebdomadaires vers La Havane, avec 19 h 20 à l'aller et 16 h 25 au retour, et en août 1968 figuraient encore un vol hebdomadaire Chérémétievo–Montréal–La Havane et un autre via Alger.
Production et devenir
Les sources divergent sur le nombre d'appareils adaptés. Wikipédia en anglais et Military Factory évoquent trois Tu-114D ; GlobalSecurity porte le chiffre à sept avions convertis entre 1961 et 1962. Sur les trois documentés, l'un fut perdu sans avoir jamais volé sur la ligne : le 7 août 1962, à Vnoukovo, le train principal du CCCP-76479 se replia pendant une révision parce que le mécanicien navigant n'avait pas vérifié la position du levier avant de remettre le courant. Le fuselage endommagé devait servir de cellule d'instruction à l'Institut d'aviation de Kiev, mais il ne put jamais être transféré depuis Moscou et finit à la casse à Vnoukovo, où il se trouvait encore dans les années 1980. Les deux autres revinrent au standard Tu-114-200 de 200 places entre 1969 et 1970, lorsque le réacteur Il-62 prit en charge la ligne Moscou–La Havane et que le pont aérien longue distance n'eut plus besoin d'un turbopropulseur à la cabine à moitié vide. Ce fut une version sans gloire et de courte durée de vie, mais pendant six ans elle assura la liaison aérienne régulière entre l'URSS et Cuba face à la pression américaine visant à isoler l'île.